Les filles ont déjà regagné leurs lits, étirent leurs jambes contre les couvertures de laine, se délassent un peu en attendant l’heure du repas. A Montpellier, il est 19h quand la chapelle Saint-Jean ouvre ses portes pour la nuit. Ici, pas l’ombre d’une sœur, ni celle d’un prêtre. Depuis 2016, la « Chapelle » fait office de dortoir pour les 14 femmes sans domicile fixe que le 115 confie à l’association Caban (Centre action bénévole accueil de nuit). Qu’importent les confessions ou les âges donc, les filles dont il est question partagent un seul et unique critère : la galère.

Soit je partais, soit je mourais.

 

Myriam* posait ses valises dans la chapelle il y a une semaine sans avoir jamais connu la rue. « J’ai été enfermée à la maison pendant 10 ans. Je n’avais pas le droit d’avoir d’ami, de travailler, de conduire… Je n’avais même pas le droit d’avoir d’enfants. J’en ai pleuré pendant 10 ans ! Mon mari m’a fait comprendre que j’étais nulle, que tout ce que je touchais devenait de la merde », résume la trentenaire, dont le sourire solaire ne laisse jamais présager la violence passée. Depuis qu’elle lui a annoncé qu’elle souhaitait divorcer, il y a 4 mois, elle vivait dans la peur. « Ça devenait urgent. Soit je partais, soit je mourais… Je devais prendre des somnifères pour pouvoir fermer l’oeil, mais dans la chapelle je pose ma tête sur le matelas et je m’endors tout de suite », lâche-t-elle. En seulement une semaine, Myriam s’est déjà liée d’amitié avec la plupart des femmes hébergées, comme pour rattraper le temps perdu. Ici, les rangées de chaises parfaitement alignées entre chaque matelas font office d’alcôves. Un détournement de prie-dieu pour pallier l’urgence sociale et créer une intimité factice. Près du matelas situé pile en face, Christelle déboule, un grand sourire aux lèvres. « Alors, comment il va ? », s’enquièrent les filles agglutinées autour d’elle. « Les médecins commencent à le réveiller. Il a ouvert les yeux, mais il n’a pas encore parlé ».
Chaque matin, Christelle règle ses problèmes de paperasses, mendie un peu en centre-ville, avant de partir à l’hôpital retrouver son « Grégo ». Les complications d’une grippe coriace lui ont littéralement écrasé les poumons. Il s’est effondré dans le parking du Polygone qui lui sert d’abri de fortune. « Ça fait trois mois qu’on vit là avec quelques copains polonais », confie-t-elle. Mais sans Grégo à ses côtés, Christelle a préféré quitter le P3. « Je ne pense pas qu’on me toucherait, tout le monde sait que je suis la femme à Grégo et il est très respecté. Mais ça fait du bien d’être ici », concède-t-elle.

Violence et abus


En dépit des apparences et des fines paillettes qui ornent ses paupières, la rue, Christelle la connaît bien. A Toulouse, elle était la reine des planques insoupçonnées, « au dernier étage d’un immeuble, où personne ne passait. Ou bien sur un balcon caché à l’arrière d’une salle de sport… En réalité j’ai un appartement à Toulouse, mais ça fait quatre ans que je n’y vis plus. Je ne peux plus. Trop de souvenirs, souffle-t-elle. J’ai demandé à mon père de le vider avant la fin de la trêve hivernale. Je lui ai dit de prendre les choses importantes, les fringues et le matériel je m’en fous ». Christelle, qui fêtera ses 40 ans cette année, a connu la violence, les coups, les abus… « Quand des gens m’invitent chez eux je dis toujours non. Il suffit qu’ils me mettent un truc dans la bière… Ça m’est déjà arrivé il y a quelques années avec une clope. On m’a fait fumer quelque chose de bizarre, je n’ai jamais su ce que c’était mais je me suis retrouvée totalement paralysée. Je ne pouvais plus bouger que mes yeux…» Un passé chaotique qu’elle a tenté de fuir en quittant Toulouse, laissant derrière elle quatre enfants pris en charge par les services sociaux. « Ma fille aînée a 18 ans, elle va passer son bac cette année. C’est une littéraire, peut-être qu’elle fera ses études par ici», songe-t-elle.

Je n’ai peur que de Dieu.


photo_Prisca

Cachée au fin-fond de la chapelle, Karima se repose sur son matelas à l’abri de l’autel. Sans doute le lit le plus intimiste. Il faut dire qu’après une année d’hébergement, la quinqua d’origine marocaine a eu le temps d’en étudier tous les recoins. Comme beaucoup de femmes ici, ce sont des problèmes de couple qui sont à l’origine de sa descente aux enfers. « Mon mari est parti en France sans moi, se souvient Karima. Il ne répondait plus au téléphone, je croyais qu’il était mort. Alors je suis venue jusqu’ici, mais je me suis aperçue qu’il s’était remarié et qu’il ne voulait plus me voir ». Jardins, arrêts de tram,gare… Karima passera de nombreuses nuits à la belle étoile avant de trouver refuge ici, bien déterminée à donner un nouveau sens à sa vie. « Moi je n’ai peur que de Dieu », sourit la combattante le regard franc.Tout près d’elle, un peu plus fragile, son amie Nina* peine à retenir ses larmes. Leur parcours est proche. Tandis qu’elle débarque en France dans le cadre d’un regroupement familial,le comportement de son époux déraille. « Tous les soirs,vers 21h, il me demandait de sortir.Je restais assise à l’arrêt de tramway, en pleurs, en attendant qu’il me rappelle… Il a des problèmes psychologiques », explique-t-elle. Nina ne connaîtra jamais le froid d’une nuit passée à même le sol, mais elle n’en était jamais très loin.« Parfois un voisin me prêtait les clés de sa voiture pour que je ne dorme pas dehors, confie-telle.C’est arrivé deux ou trois fois ».

Au bout du chemin.

 

A 21h pétantes, Yami, bénévole préposée aux repas, dépose d’appétissantes verrines de crudités et de crevettes sur la table. Alexandra* l’engloutit et reprend une pleine assiette de légumes. La main sur son ventre arrondi, elle caresse les coups de pied d’un bébé énergique.La Géorgienne est à 8 mois de grossesse et devrait rapidement rejoindre un foyer adapté aux jeunes mères.Tout comme Alexandra, Michelle sait qu’elle ne restera pas ici très longtemps. « Je suis étudiante. Je suis ici depuis deux semaines, mais je vais bientôt avoir un logement grâce au Crous, mon dossier est en cours »,argue-t-elle. Certaines aperçoivent déjà le bout du chemin.Leur parcours de rue sera peut-être moins long et un peu moins pénible que pour d’autres.« Quand elles sortent d’ici, c’est qu’elles ont un appartement relais,explique Thibault Caizergues, responsable de l’association Caban. Nous n’avons pas de date limite. Elles restent tant qu’elles en ont besoin ».A la sortie du lycée, celui qui hésitait entre deux vocations,maraîcher et prêtre, avait l’intime conviction qu’il devait coûte que coûte « aider son prochain». Et tandis qu’en journée ses légumes bio poussent patiemment du côté de Lattes,le soir il se mue en « protecteur »de ces dames le temps que les associations locales leur trouvent une solution durable.En dessert ce soir-là, les filles ont droit à des glaces. Aïcha*engouffre son bâtonnet à la pistache avec gourmandise. «Tu peux en avoir une deuxième. Tu en veux une à la vanille ?», lui propose Thibault. « Non…Encore Pistache ! », s’écrie-telle, lapidaire, devant une tablée hilare. A la chapelle, les soucis n’empêchent pas les rires. Un bien que personne ne pourra jamais leur voler. Antidote aux plus sombres coups de pompe.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *